Rencontre au Conseil Général avec Jean-Pierre Terrail, sociologue
Le 19 janvier 2005, Jean-Pierre Terrail, sociologue (Professeur à l'Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines) spécialiste de l'école et du monde ouvrier, présentait ses travaux au Conseil général de Seine-Saint-Denis. Dans ses travaux de recherche J P Terrail s'est attelé à la question du « tous capables » et à démontrer le postulat de cette « éducabilité universelle ». Il arrive à la conclusion qu'on ne doit pas renoncer à un objectif de transformation sociale « par le haut », avec un haut niveau d'exigence intellectuelle pour tous.
Au cours de son parcours, Jean-Pierre Terrail s'est d'abord intéressé aux transformations du monde ouvrier. Il a identifié un processus d'individualisation faisant naître des aspirations à la promotion sociale dans les couches populaires jusqu'alors bornées par la résignation à la reproduction sociale. Il a identifié la « privatisation des biographies » qui a fait reposer sur la réussite individuelle et surtout scolaire la possibilité d'une sortie de classe. Il a analysé des histoires de transfuges sociaux, ces enfants d'ouvriers qui ont atteint, grâce aux études, les professions intellectuelles et supérieures, mais qui restent des « déracinés ». Ces résultats l'ont amené à prendre au sérieux la préoccupation scolaire montante dans tous les milieux sociaux y compris ceux qui étaient jusqu'aux années 70 les plus hostiles à l'école, ainsi que la frustration ressentie lorsque le succès n'est pas au rendez-vous. Ceci marque un véritable tournant dans l'histoire des scolarités ouvrières . Pour comprendre comment se nouent les destins scolaires, Jean-Pierre Terrail s'est tourné de plus en plus vers l'activité de transmission de connaissances, vers les contenus cognitifs en terme d'obstacles intellectuels à franchir (quel que soit le milieu social), et vers la pédagogie.
Le message fort du chercheur est qu'il faut arrêter d'externaliser le traitement de l'échec scolaire et de le renvoyer aux « partenaires » (cf. programme de « réussite éducative » du « plan Borloo » de 2005). C'est au sein de l'école et par l'enseignement que doivent se régler les difficultés scolaires des élèves. Ces derniers sont en difficulté parce qu'ils sont en échec face aux apprentissages et non parce qu'ils auraient des « fragilités », consubstantielles à leur personnalité ou à des parents déficients. Le sociologue défend un parti pris scientifique : l'échec scolaire est évitable, la démocratisation scolaire est possible et il faut poursuivre le mouvement engagé dans ce sens.
Lors de cette rencontre, il a d'abord effectué le diagnostic, mitigé, de l'école unique et de 40 ans d'une politique volontariste de démocratisation scolaire : une poussée scolaire sans équivalent dans tous les milieux mais le maintien des inégalités de réussite entre enfants de cadre et enfants d'ouvrier. L'école de la 3ème république était organisée en 2 réseaux de scolarité étanches, un pour le peuple et l'autre pour la bourgeoisie. La sélection y était donc faite en amont, à l'entrée. A l'ère de l'école unique (mise en place entre 1959 et 1975), le tri, autant scolaire que social, se fait tout au long de la scolarité et devient un objectif en soi, aux dépends de l'enseignement et de la formation des esprits. L'orientation joue ce rôle de « gare de triage » préalable à la sélection officielle. Ce processus de « démocratisation ségrégative » n'étonne pas les historiens de l'éducation. En effet la visée des décideurs de l'école unique était double, sans réelle volonté égalisatrice : élever le niveau moyen de scolarisation au service du développement économique tout en préservant les hiérarchies sociales et le privilège de l'accès aux savoirs pointus à quelques-uns. En un sens cette affaire d'école unique a été un jeu de dupes. En laissant la porte ouverte tout en faisant croire que chacun avait sa chance dans la course aux diplômes, le système éducatif a élevé des barrières et posé des filtres par le biais des évaluations, des notations, des orientations, des redoublements.
Faute de maîtrise des codes scolaires, les élèves qui ne sont pas pré-ajustés, de part leur milieu social, aux réquisits de l'institution, sont rapidement éliminés dans le jeu de la concurrence. Pour autant, le chercheur réfute l'explication déficitaire par le handicap socio-culturel, selon laquelle les difficultés des enfants d'ouvriers proviendraient de la pauvreté culturelle de leur milieu (à chacun selon les possibilités de son milieu et « malheur aux vaincus »). Ce raisonnement est un tour de passe-passe : que certains aient des avantages ne veut pas dire que les autres aient des manques. Dans les courses hippiques, on met des « handicaps » aux chevaux trop bien dotés pour réduire leur avantage. A l'école, ce sont plutôt les plus faibles qui sont désavantagés et stigmatisés.
Les travaux de recherche de JP Terrail ont consisté à s'atteler à la question du « tous capables » et à démontrer le postulat de cette « éducabilité universelle ». Il arrive à la conclusion qu'on ne doit pas renoncer à un objectif de transformation sociale « par le haut », avec un haut niveau d'exigence intellectuelle pour tous, qu'il y a possibilité de changer l'école de l'intérieur pour la rendre moins inégalitaire. JP Terrail passe vite sur tout un pan de son travail qui a consisté, grâce à un détour par les sociétés orales, à montrer que les éléments dont l'école a besoin pour faire entrer l'enfant dans la culture écrite sont déjà présents dans le fait de parler : l'abstraction et le raisonnement logique. Mis à part ceux qui souffrent de troubles de l'apprentissage graves, tous les enfants ont les ressources intellectuelles pour aller jusqu'au bac. La question du manque de motivation est ensuite un faux problème. Au CP tous les enfants sont motivés, et ce sont les difficultés cognitives qui les démobilisent et pas le contraire. Ces enfants ne sont pas des décrocheurs ; en réalité ils ne sont jamais entrés dans les apprentissages scolaires. Une grande part des inégalités est produite par le fonctionnement même de l'institution scolaire et des systèmes d'apprentissage. Pour servir l'objectif de sélection, l'école unique met les enfants en concurrence, et, contrairement à ce que porte à croire le mot d'ordre « égalité des chances », elle ne donne pas à tous les mêmes ressources pour y arriver, selon la logique du « donner moins à ceux qui ont moins ». Le sociologue fait le tour des politiques publiques qui mettent en place des dispositifs de scolarisation pénalisants pour les enfants de milieu populaire (dispositifs de remédiation discriminants), et des pratiques pédagogiques des enseignants (« l'effet maître », les effets d'étiquettage) qui les tirent vers le bas par des enseignements moins ambitieux qui contournent la difficulté intellectuelle (on parle de notions, d'idées, de concepts aux enfants de cadre et d'exemple, de concret, aux enfants d'ouvriers).
JP Terrail propose de passer de l'école unique à l'école commune jusqu'à 18 ans, avec un vrai tronc commun (remise à plat des systèmes d'apprentissage avec les enseignants), et où il n'y aurait plus de compétition ni de sélection. Il a montré avec d'autres que c'est dès le primaire et l'entrée dans le « lire-écrire-compter » que le sort se joue, et que doivent porter l'essentiel des efforts dans les politiques scolaires. S'il peut limiter les dégâts, le soutien scolaire n'a d'efficacité réelle que pour ceux qui ont déjà bien compris et assimilé la classe. En outre les activités parascolaires attendues par les familles sont celles qui aident à la transmission des savoirs et ne sont pas le lieu de l'éveil ni de l'épanouissement personnels. Pour que les politiques scolaires soient faites avec ceux qui sont confrontés à la pratique, il faudrait une alliance entre les classes populaires, qui ont intérêt à la réduction des inégalités, leurs représentants, et les enseignants interpellés dans leur conscience professionnelle. Plutôt qu'organiser un soutien scolaire peu efficace, avec le risque d'inciter au désengagement de l'Education Nationale, le Département pourrait favoriser les échanges au sein de la communauté éducative.
La démocratisation est possible. Cette affirmation du chercheur doit se comprendre, il me semble, à l'aune d'une certaine définition de la démocratisation scolaire, celle des pédagogues et des humanistes, qui ont le souci de transmettre au plus grand nombre le patrimoine de la culture écrite légué par les générations précédentes sans le réserver à quelques-uns. C'est le projet d'une élévation universelle de niveau culturel, le droit de savoir comme principe premier, l'accès à une culture commune aussi exigeante pour tous et pas à un socle de connaissance minimaliste. La suite viendra d'elle-même vu la place des savoirs dans nos sociétés. Cette définition de la démocratisation est différente de celle qui exige, dans un cadre méritocratique de compétition pour des ressources rares (les postes de cadre), un résultat immédiat et radical en terme de réduction des inégalités ; objectif de rattrapage auquel il est facile de renoncer face aux promesses non tenues de l'école unique.
Laurence Ould Ferhat
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